Daniel Haaksman, fondateur du label Man Recordings, a publié un nouvel ouvrage qui retrace l’histoire musicale et sociale de Rio de Janeiro à travers 50 chansons couvrant plus d’un siècle. Intitulé It Began in Ipanema, le livre dépasse l’imagerie carte postale de la ville pour mettre en lumière des titres issus des favelas, de la vie nocturne et des courants politiques souterrains.
Deux décennies de relation avec Rio
Le lien de Haaksman avec la ville a débuté en 2004, lorsqu’un ami lui a rapporté des CD de funk carioca depuis le Brésil. « J’ai été tellement subjugué par cette musique que j’ai décidé de prendre l’avion pour Rio et d’aller la découvrir par moi-même », raconte-t-il. Ce premier séjour a donné naissance à la compilation Rio Baile Funk: Favela Booty Beats. Depuis, il s’est rendu à Rio une vingtaine de fois, a collaboré avec de nombreux artistes carioca et a sorti de nombreux disques de Rio sur Man Recordings. « Musicalement, c’est la ville la plus excitante pour moi ; à chaque visite, je découvre de nouveaux disques et de nouveaux artistes. »
Construire la bande-son d’une ville
Haaksman explique que si des classiques comme « The Girl from Ipanema » et « Chega De Saudade » sont largement connus, il a cherché des chansons qui révèlent des aspects moins visibles de Rio. « Pour éviter les vues de carte postale, je me suis intéressé aux chansons qui dévoilent des facettes de la ville que les classiques ont tendance à occulter », précise-t-il. Il compare la structure du livre à un set de DJ : « Les classiques sont là, mais on ne leur laisse pas tout le travail à eux seuls ; les vraies révélations arrivent souvent dans les disques que personne ne connaissait. »
Parmi ses sélections, il met en avant des titres comme « Sala De Recepção » de Cartola, qui reflète la densité des réseaux sociaux dans la vie des favelas ; « Copacabana Saida » de Junior Mendes, qui capture la liberté de la vie nocturne à Copacabana au début des années 1980 ; et « Santo Amaro » de Quarteto Em Cy, dont les lignes vocales épousent les reliefs géographiques et sociaux d’une favela.
Mettre au jour des histoires cachées
Haaksman souligne plusieurs autres titres qui évitent les clichés de Rio :
- « Eu Sou O Rio » de Black Future : un témoignage de la fin des années 1980 à Rio, lorsque le quartier de Lapa est devenu une zone d’expérimentation de croisements musicaux après que la dictature militaire a desserré son étau.
- « Flamengo » de DJ Edgar : une réinterprétation baile funk de 2007 de l’hymne du club de football Flamengo, déconstruite sur un sampler MPC pour devenir un incontournable des pistes de danse.
- « Barra, Shopping, Gasolina E Celular » d’Ivo Meirelles : une réflexion sur le matérialisme de façade d’une nouvelle classe moyenne apparue dans le quartier de Barra durant le premier mandat présidentiel de Luiz Inácio Lula da Silva.
Pourquoi Ipanema ?
Pour beaucoup de gens hors du Brésil, la première rencontre musicale avec le pays s’est faite à travers « The Girl from Ipanema », l’une des chansons les plus diffusées de l’histoire. « Par la plage d’Ipanema et le son de la bossa nova, la musique brésilienne est entrée dans la conscience mondiale », souligne Haaksman. Le titre du livre, reconnaît-il, est légèrement trompeur : « Pour les gringos, tout a commencé à Ipanema, mais le véritable laboratoire musical de Rio a toujours été et reste les favelas. »
Politique et violence en chanson
Haaksman indique n’avoir abordé qu’ brièvement les complexités politiques de Rio, ayant trouvé peu de chansons offrant aux étrangers un éclairage clair sur la politique locale. Le livre comprend des chapitres sur « Interlúdio Chico Buarque » de Putodiparis, qui traite de la brutalité du trafic de drogue ; « Rap Das Armas » de Cidinho E Doca, qui aborde la violence armée dans les favelas ; et « Rap Do Silva » de MC Bob Rum, qui examine la discrimination contre la culture funk et les dures réalités sociales.