L’EP ‘Salam’ et le visuel ‘El Film’ d’El Mehdi revendiquent l’identité queer marocaine

Le premier EP d’El Mehdi, ‘Salam’, et son visuel ‘El Film’ utilisent des symboles culturels marocains pour explorer l’identité queer, la tradition et la réappropriation.
El Mehdi in a white caftan sits on a fountain in a Moroccan riad courtyard, holding a silver tray, surrounded by men in white gandouras pouring tea. El Mehdi in a white caftan sits on a fountain in a Moroccan riad courtyard, holding a silver tray, surrounded by men in white gandouras pouring tea.

Un nouveau projet visuel de l’artiste d’origine marocaine basé au Canada El Mehdi transforme les rituels du thé, les vêtements traditionnels et la symbolique amazighe en une déclaration audacieuse sur l’identité queer. Son premier EP ‘Salam’ et le court-métrage qui l’accompagne ‘El Film’ s’inspirent du patrimoine marocain pour remettre en question les récits autour de la culture, de la sensualité et de l’auto-représentation.

Un voyage visuel à travers le rituel et le symbole

Dans ‘El Film’, des hommes en gandouras blanches se versent du thé d’un verre à l’autre à l’intérieur d’un riad marocain, un geste familier pour beaucoup comme moyen de refroidir la boisson. La caméra longe des murs carrelés bleus et orange jusqu’à une cour, où El Mehdi est assis sur une fontaine en caftan blanc, tenant un plateau en argent poli. Il chante “El kass hlou”, la coupe est douce, tandis que sa voix se superpose en un paysage sonore envoûtant sur une percussion simple.

Une autre scène le place dans une pièce rouge, enveloppé de tissu noir, coiffé d’un tarbouche avec une longue queue de cheval, dansant avec deux théières en argent. De retour dans la cour, il ramasse les verres vides des hommes sur son plateau, puis s’agenouille tandis que du thé à la menthe chaud est versé dans sa bouche. “You wanted me in hell”, dit-il en anglais, avant de passer au français et au darija : “Je suis seulement allé chauffer le thé.”

Réinterpréter un classique censuré

Le motif du thé fait référence à “El Kass Hlou”, une chanson des années 1930 de Houcine Slaoui. Les recherches d’El Mehdi ont révélé que les paroles originales décrivaient une coupe d’alcool, bien que les versions ultérieures l’aient remplacée par du thé. “C’est intéressant de voir comment cela a été censuré. Une chanson écrite il y a cent ans parlait de choses que nous ne considérons plus comme faisant partie de notre société aujourd’hui”, a-t-il déclaré. “J’ai donc décidé de réinterpréter la version de Slaoui.”

Dans le visuel, le plateau en argent d’El Mehdi est incassable, contrairement aux verres à thé des hommes. Il l’utilise pour rassembler et réunir les verres, un geste qui, selon lui, rejette l’individualisme. Lorsqu’il parle pendant qu’on lui verse du thé dans la bouche, il signifie que la transmission culturelle n’est pas passive : il peut boire la culture et dire ce qu’il veut.

Sensualité, tradition et accusations d’orientalisme

El Mehdi montre sa peau à la fois physiquement dans ‘El Film’ et soniquement sur le dernier morceau de l’EP. Portant une version à plateforme des balghas, les babouches en cuir jaune, il affirme qu’il est possible de grandir tout en restant ancré dans la culture. Ce jeu entre sensualité et tradition lui a valu des accusations d’auto-orientalisme.

“Dès qu’on combine tradition et culture avec la sensualité, les gens ont tendance à parler d’orientalisme. Mais comment pouvons-nous revendiquer l’autonomie sur nos corps et nos sexualités et créer des représentations plus nuancées si nos expressions sont toujours encadrées par des questions de pudeur, de religion ou de colonialisme ?”, a-t-il demandé. “Si nous continuons à laisser le colonialisme guider notre auto-représentation et notre liberté, quand reprendrons-nous réellement le pouvoir ? Ne serai-je jamais libre de faire ce que je veux avec mon propre corps parce qu’il a été autrefois sexualisé ? Ou devrais-je abandonner des symboles culturels que d’innombrables artistes marocains continuent d’utiliser, simplement parce qu’ils sont supposés incompatibles avec ma forme d’expression ?”

Racines amazighes et reconnexion artistique

Le parcours d’El Mehdi vers ce projet a duré des années, mêlant dessin, sculpture, photographie et jeu d’acteur. “J’écrivais des chansons quand j’étais jeune, mais je n’ai jamais eu la confiance pour les chanter”, a-t-il dit. “Le dessin est intime, mais quand tu chantes, tu es entendu, et tu es vu.” Une fois cette barrière franchie, ses médiums ont fusionné : une image devient une chanson, un mot inspire une vidéo.

Les visuels de l’EP revendiquent également une partie de son identité qui n’a pas été pleinement transmise. “Mon père est amazigh, mais la langue et la culture n’ont jamais été transmises. Je n’ai jamais pu communiquer avec la famille de mon père parce qu’ils parlaient shilha et moi darija.” Adulte, il a renoué avec ses cousins en anglais et s’est senti proche de leur culture. “Il y a moins de religion et plus de connexion à la nature, à eux-mêmes et aux autres. Nous avons été colonisés par l’Europe, mais il y a aussi eu la colonisation arabe et l’islamisation avant cela. On a l’impression que quelque chose nous a été enlevé parce que, en grandissant, la culture arabe était considérée comme supérieure. Ce n’est que ces dernières années que cela a changé.”

Le tournage du clip de “Encore”, quatrième morceau de l’EP, a été l’occasion pour El Mehdi d’en apprendre davantage sur son héritage. Coincé sur le toit d’une forteresse aux murs blancs immaculés, il porte des bijoux amazighs traditionnels de la tribu Aït Atta dont il descend, empruntés au Musée Pierre Bergé des Arts Berbères à Marrakech.

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